Les contradictions entre le pouvoir spectaculaire de lhomme et sa fragilité se manifestent dans les interprétations du
surhomme nietzschien, héros splendide de lavenir pour les uns, mortel conscient de sa mortalité selon dautres. La
première interprétation, responsable pour la vanité qui ensanglantait le monde ne trouve plus dadeptes. Une version
plausible du surhomme est cette entité où convergent les forces déchainées du passé, inventeur de la postmodernité,
lhomme anxieux de sauver la multiplicité dans laquelle la modernité sest fragmentée. Orson Welles nous en offre une
image dans le Citizen Kane. Pour la produire, le cinéaste résolut à rompre la séquence narrative. Le surhomme du
moment se dispose à faire des expériences, à entreprendre des constructions monumentales, à récupérer des morcaeux
dautres civilisations, à affirmer le pouvoir en recueillant ce quil peut, des simulacres. Au lieu du fondement, la trace, la
cendre laissée par lincendie. Trace de quoi? Des essences décédées.
Le rythme accéléré du développement sest opposé au vertige devant labîme. Vinrent lavion supersonique, la
télévision, les voyages spatiaux, les transplantations, les expériences génétiques, lavance de linformatique et de la
robotique. Il y a peu de temps, nous avons placé dans lespace un oeil qui a quintuplé lunivers. Nous pensâmes que la
terre était un petit grain de sable dans un univers de dix millards de galaxies. Nous croyons aujourdhui que nous
respirons dans un univers de cinquante millards de galaxies. Les conjectures sarrêtront là? Comment songer à des
limites dans un univers chaque fois plus grand?
À cette époque-ci, la nôtre, on annonce la réhabilitation de Narcisse notoirement différent de celui produit dans
lantiquité. Le monde qui inventa Narcisse sappuyait encore sur des substances. Narcisse luttait tragiquement entre
limage et ce qui la soutenait. Le conflit dautrefois a échoué à lépoque où limage triomphe. Si limage règne, quoi
chercher au-delà de la superficie? Heidegger déclarait encore inauthentique la vie qui se perdait dans lapparence.
Maintenant lapparence est tout.. Quoi lire si le livre sest fini.
Impatience de recueillir, receuillir sans critique, mélanger des colonnes, des arcs, des strutures métaliques, des murs de
verre. Nous avons déjà des indices de ce vertige Ode triomphal, poème que Fernando Pessoa écrivit à Londres
pendant le mois de juin de 1944. Au lieu de Dieu, le poème nous offre la matière divine et productrice à la manière de
la nature analysée par Deleuze et Guattari. Des personnages confrontés: le moi et le produit industriel. Devant les
rétines érotiquement ouvertes défilent les machines et leurs produits. La vitesse accélérée vertigineusement a pris le lieu
de ce qui est perpétuel. Les éternelles essences platoniciennes ont cédé leurs places à des apparitons qui ne durent plus
quun moment. Dans le flux véloce des vers, des conjonctions et des concepts sevanouissent. Aucun ordre rationnel
soutient lamas de fragments du passé, des visions du présent et des antécipation de lavenir. En remplaçant la nature,
la productivité industrielle rappelle l éxubérence tropicale. Une autre Minerve se tourne vers ce qui passe. En étant
adversaire de lantique, qui dévoile réflexivement les choses, la Minerve du moment, en rien métaphysique, recueille des
appréhensions pérécibles, de rapides nouvelles de journal. Le sujet attiré acceuille tout cela avec amour. Quon ne
pense pas à un amour éternel. Dans le monde accéléré des engrenages rien ne dure plus quun second. Vorace est
lamour de celui qui est pénétré par les yeux, par les oreilles, par le tact, par tous les sens. Le délice qui le pousse lui
rappelle un corps de femme. Ode triomphale est un titre ironique. Le comportement de celui qui contemple fasciné
séloigne énormément du héros des temps anciens, maître de soi-même et des circonstances. Au lieu des invasions
nous avons un sujet envahi, déchiré par les objets. Le plaisir nest quaux yeux, pas dans lacquisition. Celle-ci, si elle
réussissait à semparer de ce quelle désir, pourrait rendre douce la sensation de la possession. Labondance de la
production industrielle met en déroute, pourtant, jusquaux les acheteurs les plus ambitieux. Le héros de Pessoa semble
lhomme inauthentique heideggerien. Lhomme inauthentique, absorbé, égaré, anonyme, sans projets, regarde pour le
plaisir de regader. La technique, sa création, amène loubli de lêtre à un dégré sans précédents. Au contraire de ce
quon lit dans Ode triomphale, la technique, planifiée, oblitère les sens. Plein dune manière narcissique, lhomme de
lère technologique agit vigoureusement sans angoisse, sans joie, sans douleur. La vie inauthentique de Heidegger
devient style de vie. Lexcès et le gaspillage prolifèrent. Un monde dans une liquidation continuelle des excédents.