8/12

      Les contradictions entre le pouvoir spectaculaire de l’homme et sa fragilité se manifestent dans les interprétations du surhomme nietzschien, héros splendide de l’avenir pour les uns, mortel conscient de sa mortalité selon d’autres. La première interprétation, responsable pour la vanité qui ensanglantait le monde ne trouve plus d’adeptes. Une version plausible du surhomme est cette entité où convergent les forces déchainées du passé, inventeur de la postmodernité, l’homme anxieux de sauver la multiplicité dans laquelle la modernité s’est fragmentée. Orson Welles nous en offre une image dans le Citizen Kane. Pour la produire, le cinéaste résolut à rompre la séquence narrative. Le surhomme du moment se dispose à faire des expériences, à entreprendre des constructions monumentales, à récupérer des morcaeux d’autres civilisations, à affirmer le pouvoir en recueillant ce qu’il peut, des simulacres. Au lieu du fondement, la trace, la cendre laissée par l’incendie. Trace de quoi? Des essences décédées.
      Le rythme accéléré du développement s’est opposé au vertige devant l’abîme. Vinrent l’avion supersonique, la télévision, les voyages spatiaux, les transplantations, les expériences génétiques, l’avance de l’informatique et de la robotique. Il y a peu de temps, nous avons placé dans l’espace un oeil qui a quintuplé l’univers. Nous pensâmes que la terre était un petit grain de sable dans un univers de dix millards de galaxies. Nous croyons aujourd’hui que nous respirons dans un univers de cinquante millards de galaxies. Les conjectures s’arrêtront là? Comment songer à des limites dans un univers chaque fois plus grand?
      À cette époque-ci, la nôtre, on annonce la réhabilitation de Narcisse notoirement différent de celui produit dans l’antiquité. Le monde qui inventa Narcisse s’appuyait encore sur des substances. Narcisse luttait tragiquement entre l’image et ce qui la soutenait. Le conflit d’autrefois a échoué à l’époque où l’image triomphe. Si l’image règne, quoi chercher au-delà de la superficie? Heidegger déclarait encore inauthentique la vie qui se perdait dans l’apparence. Maintenant l’apparence est tout.. Quoi lire si le livre s’est fini.
      Impatience de recueillir, receuillir sans critique, mélanger des colonnes, des arcs, des strutures métaliques, des murs de verre. Nous avons déjà des indices de ce vertige “Ode triomphal”, poème que Fernando Pessoa écrivit à Londres pendant le mois de juin de 1944. Au lieu de Dieu, le poème nous offre la matière divine et productrice à la manière de la nature analysée par Deleuze et Guattari. Des personnages confrontés: le moi et le produit industriel. Devant les rétines érotiquement ouvertes défilent les machines et leurs produits. La vitesse accélérée vertigineusement a pris le lieu de ce qui est perpétuel. Les éternelles essences platoniciennes ont cédé leurs places à des apparitons qui ne durent plus qu’un moment. Dans le flux véloce des vers, des conjonctions et des concepts s’evanouissent. Aucun ordre rationnel soutient l’amas de fragments du passé, des visions du présent et des antécipation de l’avenir. En remplaçant la nature, la productivité industrielle rappelle l’ éxubérence tropicale. Une autre Minerve se tourne vers ce qui passe. En étant adversaire de l’antique, qui dévoile réflexivement les choses, la Minerve du moment, en rien métaphysique, recueille des appréhensions pérécibles, de rapides nouvelles de journal. Le sujet attiré acceuille tout cela avec amour. Qu’on ne pense pas à un amour éternel. Dans le monde accéléré des engrenages rien ne dure plus qu’un second. Vorace est l’amour de celui qui est pénétré par les yeux, par les oreilles, par le tact, par tous les sens. Le délice qui le pousse lui rappelle un corps de femme. “Ode triomphale” est un titre ironique. Le comportement de celui qui contemple fasciné s’éloigne énormément du héros des temps anciens, maître de soi-même et des circonstances. Au lieu des invasions nous avons un sujet envahi, déchiré par les objets. Le plaisir n’est qu’aux yeux, pas dans l’acquisition. Celle-ci, si elle réussissait à s’emparer de ce qu’elle désir, pourrait rendre douce la sensation de la possession. L’abondance de la production industrielle met en déroute, pourtant, jusqu’aux les acheteurs les plus ambitieux. Le héros de Pessoa semble l’homme inauthentique heideggerien. L’homme inauthentique, absorbé, égaré, anonyme, sans projets, regarde pour le plaisir de regader. La technique, sa création, amène l’oubli de l’être à un dégré sans précédents. Au contraire de ce qu’on lit dans “Ode triomphale”, la technique, planifiée, oblitère les sens. Plein d’une manière narcissique, l’homme de l’ère technologique agit vigoureusement sans angoisse, sans joie, sans douleur. La vie inauthentique de Heidegger devient style de vie. L’excès et le gaspillage prolifèrent. Un monde dans une liquidation continuelle des excédents.

      1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 -- Home
      Donaldo Schüler
      http://www.schulers.com/donaldo/narcisse
      Copyright,1996