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      La psychanalise devient populaire. Les cabinets se multiplient dans les prospères centres industriels. Des publications chaque fois plus fréquentes parlent d’une tragedie, ancienne comme l’ Edipe-roi de Sophocle, une tragedie quotidiennement mise en scène derrière le rideau des physionomies sereines, une tragédie que l’appareil photographique ne capte pas, mais qui laisse des traces dans le discours. Le psychanaliste remarque que le changement du décor, rural ou urbain, riche ou pauvre, n’altère pas le récit: un père autoritaire enterdit au fils l’accès au corps de sa mère, coffre de richesses songées. Devant le portail du paradis éclate l’épée de feu, symbole paternel, d’un ange qui empêche le retour du fils exilé, errant, condamné à gagner son pain à la sueur de son front. Affligé par une faute mystérieuse, le fils, parricide sans le savoir, marche en quête de soulagement de ses maux. La fiction collabore avec la tragédie familiale. Stephan Dedalus, je me refère à l’Ulysses de Joyce, ayant refusé la culture qui l’avait élévé, privé de la protection paternelle, marche par les rues de Dublin sans savoir s’y orienter. Le sort, qui promeut la rencontre accidentelle de Dedalus avec Leopold Bloom, le père qui désire un fils, ne comble pas des vides. Molly, l’épouse insatisfaite de Bloom, Pénélope à rebours, abrite plusieurs prétendants, des Oedipes insatiables.
      Un autre portrait: un couple contemple radieux le nouveau-né dans le berceau. La photographie enregistre une image que le pinceau avait déjà produite il y a des siècles: Marie, Joseph et l’enfants Jésus. Le regard plein d’espérance des adultes fait de chaque enfant un nouveau messie, prince destiné à créer le royaume de paix qu’ eux-mêmes furent incapables d’imaginer. Une version profane de cette scène nous offre La Tour (1593-1652). Dans son tableau une femme en rouge porte un nouveau-né dans ses bras et à son côté il y en a une autre qui de la main droite cache une bougi illuminant la scène. L’enfant emmailloté dort. La bougi cachée, la petite tête éclate comme si la lumière prît son origine de l’enfant aux yeux serrés. Loin du centre lumineux, les ombres qui annonce la mort deviennent denses. Les femmes, tournées vers l’enfant, songent à l’avenir. La Tour, en annonçant le siècle des lumières, surprend dans le sommeil de l’enfant la source qui illuminera l’univers.
      Cette image de paix déchaîne depuis l’antiquité des conflits sanglants. Laios, averti par l’oracle qu’il devrait tomber assassiné par son propre fils, essaie d’esquiver la malédiction en ordonnant le sacrifice dans les montagnes de l’ adversaire que lui-même avait engendré. Hérode commande la tuerie des garçons agés de moins de deux ans, lorsqu’il sait, renseigné par les mages, que le roi d’Israel était né dans ses domaines. Serge Leclaire cautionne, d’une certaine manière, le massacre des enfants perpétré par le roitelet détraqué et l’universalise. Nous débutons, argumente-t-il, par tuer l’enfant (étymologiquement celui qui ne parle pas) l’instant où nous commençons à parler. Essayons d’interpréter les mots énigmatiquement oraculaires du psychanaliste. Si nous désirons survivre dans un monde hostile aux héroïsmes, il importe de sacrifier le prince que nous gardons en nous mêmes dès les premières semaines de la vie. Tuer l’enfant glorieux signifie être-pour-la-mort. Pas la mort en tant qu’un horizon futur, mais la mort qui entre dans la vie, la mort qui mine des certitudes, qui provoque l’instabilité. On ne tue pas le prince glorieux d’une heure à l’autre. En effet il a déjà été tué plusieurs fois au long de l’histoire, laissant des cendres dont il renaît. Confronté avec la mort dans des versions variées, c’est dans l’imminence de la mort qu’il importe d’analyser Narcisse.
      L’ enfant glorieux, a-t-il eu l’occasion de se développer un jour? Peut-être dans l’épopée homérique. Les vers du siège de Troie exaltent des héros jeunes, beaux, forts, qui dévastent les armées ennemies, admirés et applaudis par les leurs. Ces héros-là, cependant, bien que fils de dieux, vivent déjà minés. Le corps inviolable d’ Achille s’ouvre à l’arme de l’ennemi à l’unique endroit non protégé, le talon. Immortalité, il n’y a que celle accordée par le chant. Le guerrier éclatant est une création littéraire.

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      Donaldo Schüler
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