Donaldo Schüler
      http://www.schulers.com/donaldo/narcisse
      Copyright,1996

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      La pensée grecque subit, avec Saint Agustin, une revision soigneuse. Dans ses écrits, le Dieu biblique, en s’éloignant de l’Acte Pur aristotélique, s’installe dans l’histoire individuelle et collective des hommes. La perfection se déplace de l ‘homme idéal platonicien au Dieu grand , digne de louange, puissant, sage. L’homme, au contraire, reçoit le nom de mortel. Comme celui-ci, Dieu est personnel. Augustin, dans les Confessions, s’adresse directement à lui et l’appelle tu. Vu que l’homme a été fait à l’image de Dieu, le Créateur, siège de la perfection, exerce une séduction forte sur la créature au point d’obscurcir d’autres intérêts. Les yeux s’élèvent des lacs, des richesses, des beautés pour se concentrer en Dieu, lumière suprême. Où faut-il le chercher, en soi où hors de soi? En soi, parce que, étant s’humanisé en Jésus Christ, il entra dans la vie de ceux qui le reçoivent; hors de soi, parce que le fini ne contient pas l’infini. Dans cette ambiguité vivent ceux qui répondent à l’appel de Dieu.
      Le Narcisse qui a donné l’origine à l’ère industrielle fut conçu par Descartes. L’homme cartésien, transparent à soi-même, certain de la supériorité que la raison lui accorde, assume la direction du monde. En règnant despotiquement, il dirige les états, exploite la nature, élabore des arguments qui soutiennent la souveraineté de Dieu. L’homme cartésien se divise, puis, dans le calcul sadique qui commande les rélations érotiques et l’impulsion intérieure qui pousse les héros de Stendhal à des ambitions sans limites.
      L’existence du héros cartésien n’a pas duré longtemps. Il s’affaiblit frappé par l’exercice de la raison lui a donné l’existence. Éclairé, disséquant d’une manière profane des cadavres, l’ homme observa dans la mort les traits de sa propre physionomie. La mort est son miroir, pas dieu comme autrefois. La disparition des civilisations du passé le poussa vers la découverte de l’histoire. L’enquête des espèces exterminées lui a suggéré la théorie de la transformation universelle. La philologie est née de la mort des langues. Dès que la mort avait envahie tous les domaines du savoir, il n’a pas été difficile à Nietzsche de proclamer à la fin du dernier siècle la mort de l’homme et par conséquent la mort de Dieu, soutenu par les arguments de l’homme.
      La mort, n’étant plus un horizon externe comme autrefois, pénètre dans la substance de ce que nous sentons, pensons et sommes. Heidegger, inséré dans cette tradition, definie l’homme comme étant-pour-la-mort. Comme tel, l’homme, en abandonnant des préoccupations métaphysiques, se lie à sa propre finitude, la seule façon de vivre la vie d’une manière responsable, conçue comme une lutte quotidienne engagée contre le dégât. L’éternité qui reste est celle dont nous jouissons dans la minute qui écoule sans passé ni avenir, moment fugace où l’univers s’illumine. Si au début du dernier siècle les romanciers se rendaient toujours à des descriptions minutieuses à la manière de Balzac dans l’illusion que l’observation attentive pourrait épuiser la connaissance de l’objet, ceci n’arrive plus dans les mouvements qui poussaient les arts dans une autre direction à la fin du siècle dernier et à l’aurore de ce siècle-ci. À la place de l’observation aiguë, Baudelaire inaugure la vision fugace, le temps mine la solidité de l’espace, le passage rend vite impossible l’observation attentive. Les mots reculent dans les expériences de Mallarmé. Le discours copieux se réduit à un seul mot dans la poésie concrète. Des avant-gardes, en balayant les mots de la page imprimée, recourent à l’image picturale pour les remplacer.

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