1.8 - L’indicible

      Les discours ne sont jamais le Discours. Notre parler progresse en tentatives frustrées pour emprisonner dans les filets de la syntaxe ce qui se déclare hostile à n’importe quels confinements. Si nous en profitions pour surprendre le noyau de l’indicible, nous proférerions la dernière parole, qui décréterait la fin de tout parler. Le savoir est décidément plus que le dit. Ce qui dans les discours savants séduit brille comme reflet du savoir absent. L’occulte est beaucoup plus que ce qui se montre.

      De combien ai-je entendu de discours, personne n’arrive à comprendre que le savoir est séparé de tous. (B 108)

      Héraclite est écouté et écoute. Le propos de qui écoute et de qui parle est un seul: le savoir. Ne pas savoir est la déclaration tacite ou déclarée de ceux qui écoutent. Comment écouterait Héraclite s’il savait déjà? Qui sait n’écoute pas, il dit. N’étant pas en qui écoute ni en qui dit, le savoir est séparé de tous. Séparé, il sépare. Sur le séparé il parle à des séparés. Le parler a lieu entre inquiets, le parler inquiète.

      Qui nous écoute nous hante, pour procéder de carence. Le discours parcourt la carence de qui dit à la carence de qui écoute. Qui écoute se met sur la route du possible. Autrui surgit en écoutant. Qui écoute s’éveille à des possibles.

      Qui écoute légitime le discours. Pour quoi parler si personne n’écoute? S’il n’était de bouche qui parle à une oreille attentive, les transitions seraient impensables. Entre les fragments d’Héraclite rare est l’emploi de la seconde personne. Autrui apparaît dans le dire, dans l’entendre, dans le faire - dans le fluer, dans la transition. Clarice Lispector: "Entre l’horloge, la machine et le silence il y avait une oreille à l’écoute, grande, rose et morte."

      C’est l’ambition de beaucoup de confondre le Discours co-(mm)-un avec le dire d’un seul. Si l’irréalisable se réalisait, la recherche serait assaillie par le dicton, le dialogue se rendrait au monologue, le langage en arriverait à la fixité des ressources que nous inventons pour notre survie.

      Le savoir se sépare de par sa propre nature, assurant qu’il n’est pas une chose parmi des choses, ni une chose au-delà des choses. N’étant pas chose, il arme des relations entre les choses, indique la fonction des mots dans la syntaxe. Il est cohésion, sens non-substantiel de ce qui paraît. Le savoir se refuse à nous, les parlants, pour nous instituer comme différents. Exclus, nous participons et, en ce caractère, nous parlons. Nous cherchons à interpréter dans nos versions les énigmes de son langage. Le texte original, refondu dans d’autres versions, séduit en tant qu’inaccessible et ainsi illumine. Il est présent, n’étant pas. La déclaration de fidélité n’étouffe pas la dissonnante voix de la trahison. Séparé de tous, le savoir nous rend solidaires dans la carence. Nous nous appuyons mutuellement dans la recherche. Nous cherchons en d’autres horizons ce que nous ne cueillons pas en notre territoire. Kekhorismenon (séparé) se dérive de khora (région, territoire). Qui écoute sort de son territoire à la recherche de l’autre. Ecouter déterritorialise.

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      Donaldo Schüler
      http://www.schulers.com/donaldo/herac-fr
      Copyright,1996
      Trad.: Pascal Lelarge