1.2 - Le co-(mm)-un et le commun

      Le conflit des discours déflagre des voix en divergence convergente.

      Pour cela il convient de suivre le co-(mm)-un, car le co-(mm)-un est le général. Pourtant, quoique le Discours soit co-(mm)-un, vivent les multitudes comme si elles avaient une connaissance particulière.(B 2)

      Commun? Comment devons-nous le comprendre? Si nous avions l’audace de découper commun en co-(mm)-un, nous commettrions violence au corps du langage, bénéfique, cependant, pour en dévoiler le sens. Co-(mm)-un récupère xyn-on: xyn [syn] (avec, "co"), on (participe présent du verbe eimi - être). Co-(mm)-un: être conjointement un. Où? Dans le Discours.

      Le discours déchaîne une longue histoire, qui se confond avec la tradition occidentale depuis les origines. Nous voulons recueillir dans "discours" le sens du substantif logos. Logos désigne beaucoup de choses. Homère emploie le verbe lego, de la même racine que logos, pour le processus de recueillir des aliments, des armes et des os, pour réunir des hommes. Chacune de ces opérations implique un comportement judicieux; on ne réunit pas des armes, par exemple, sans les distinguer d’autres objets. De façon concomitante, logos signifie une réunion de choses sous un critère déterminé. Des armes mêlées à des os sans aucun critère ne formeraient pas de logos, elles provoqueraient un sentiment de désordre, de chaos. Le Logos correspond, donc, au co-(mm)-un, pas seulement de mots mais aussi d’êtres.

      Logos ne se restreint pas, cependant, à l’ordonnement des êtres, il étend des liens, avec la même vigueur, entre des mots. Surgit ainsi le discours verbal. Sans logos il n’y a pas de discours; il y a, au plus, amoncellement chaotique de mots. Sans le discours verbal, nous serions dépourvus de ressources pour nous référer au Discours. Bien que le Discours dépasse en richesse et signification le discours verbal, on n’offre pas de cours à son exploration sinon celui-ci. Le discours verbal s’ouvre en accès et se ferme en limite. Il traduit le co-(mm)-un sans l’emprisonner. Il s’insère dans le co-(mm)-un sans se confondre avec lui. Emprisonner le Discours dans le tissu verbal a toujours été dans la mire des hommes.

      Nous surprenons encore le logos à l’intérieur de nous-mêmes, lorsque compréhensiblement tournés vers le spectacle du monde. Le logos intérieur s’ajoute aux deux autres dans le même mouvement de co-(mme)-unauté.

      Suivre le co-(mm)-un signifie réprouver la dispersion, adhérer à l’unité, recueillir les éclats et les ordonner en un, ne pas consentir à la dissolution.

      Comment distinguer connaissance particulière et discours co-(mm)-un? Connaissance traduit le substantif phronesis, dérivé de phren (diaphragme), et désigne la connaissance qui s’acquiert au travers des sens, le savoir pratique. Héraclite ne méprise pas l’information des sens. Nous verrons l’insistence avec laquelle il se réfère à eux. Il condamne, cependant, ceux - et ils constituent la majorité - qui, n’arrivant pas à se dresser au-dessus des sens, végètent entortillés dans le tourbillon chaotique des informations sensoriellles. Comme l’impression sensorielle, pour être unique, n’est transférable, chacun construit son propre territoire de sensations.

      La connaissance particulière (idian phronesin) a le idiotes, l’idiot en sens étymologique. L’idiot est celui qui ne sort pas de soi. Il agit comme si rien ne lui était donné, comme si les autres n’existaient que pour le servir, comme si venait de lui tout ce qu’il est. L’idiot consomme. On consomme des objets de consommation. L’idiot consomme aussi des personnes, mais seulement après les avoir transformées en objets, que ce soit dans sa vie amoureuse, commerciale, industrielle ou politique.

      L’idiot ne réfléchit pas parce qu’il a fait du monde extérieur une chose soumise à ses désirs et, le déchosifiant, il le dégrade à des sensations. Il lui importe de sentir, sentir beaucoup, il n’importe quoi. Sans monde extérieur, l’idiot vit sans problème. Il ne progresse ni ne régresse, il est déjà à la place où il a toujours voulu être. Même éveillé, l’idiot dort du sommeil du juste. Lui suffisent les ténèbres intérieures, car pour lui sont lumière les rêves immatériels, dociles ses besoins et ses désirs.

      La connaissance particulière n’est pas banale, elle est construite, auto-suffisante, compacte. C’est la connaissance de l’homme qui achète et vend, produit, dirige des états, soigne, lutte avec le divin, attaque et défend avec l’épée. L’homme s’enserre dans une connaissance particulière, même s’il atteint une position de choix, même s’il est vu et applaudi, même s’il est à l’origine de grands faits. Le particulier circonscrit individus et groupes. L’homme cesse d’être idiot quand il sort de soi et constate qu’il y a des choses qui ne dépendent pas de lui, qu’il y a d’autres je avec les mêmes droits que les siens, qu’il n’existe pas seul, qu’il se fait avec eux.

      Tout est problème pour qui sort de soi; il y a des pierres sur le chemin. Héraclite propose le discours comme ressource pour unir ce qui d’une autre façon se disperserait et pour communiquer avec les autres. Le discours retire de l’idiotie sans détruire ceux qui concourent. Le discours est proféré en lieu commun à tous, le discours constitue le lieu commun, il met un parlant devant un autre sans hégémonie. Le discours fait de tous un, sans nuire à personne.

      Qui sort de l’idiotie entre dans le discours. Penser c’est vivre dans le discours: dire et écouter. Le discours réunit. Ceux qui entrent dans le discours ne cogitent pas son utilité. En direction au commun se rompent des frontières, fractures qui tendent à se régénérer. Le sommeil guette les vigilants. Sans décision de se maintenir éveillé il n’y a pas de veille.

      Les sens se valident quand ils sont accueillis dans le discours co-(mm)-un. Il est clair que le co-(mm)-un n’exclut pas le commun, l’ordinaire. Le co-(mm)-un est exagérément ordinaire, parce que offert à tous. Si nous ne le percevons pas, c’est par usure logique. Le discours co-(mm)-un accueille le discours ordinaire, beaucoup d’observations procèdent du train-train journalier. Dans l’espace commun tous conviennent.

      Accompagnons les implications politiques du commun. La cité-état, en incitant les hommes à prendre leur destin en mains propres, désacralise. Rien de ce qui appartient au domaine public ne doit être régulé par un unique individu. Les sujets communs sont traités lors du débat, la guerre de mots qui gère le bien commun. Le discours soutient, rassemble, unit, critique, veille, règne. Le discours propose le Discours, base de la démocratie universelle qui abrite tous les êtres.

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      Donaldo Schüler
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      Copyright,1996
      Trad.: Pascal Lelarge