Nous perdons la notion du Discours co-(mm)-un lorsque nous permettons que le savoir se divise en puits. Il ne convient pas d’asseoir une hypothétique unité sur certain discours cru, fût-il celui d’Héraclite. Le discours particulier ne mène pas au tout. Nous n’atteignons pas non plus le tout en divisant le savoir en savoirs. Le Discours co-(mm)-un excède les parlants, les recueille dans la trame des relations. La trame c’est lui, les mots emphrasés. Héraclite n’est pas plus qu’une voix dans le Discours. Qui entend seulement une voix ne perçoit pas le choeur.
Ne m’écoutant pas moi mais le Discours, sage est le concours: toutes les choses sont un seul. (B 50)
Le coup lancé par Zeus à l’androgyne primitif montre aujourd’hui son entière gravité. Nous vaguons castrés, incurablement malades. Abandonnés par l’unité, nous nous installons en un précaire et inconvenant succédané, l’idéologie. D’accord sur le concourir, si nous tolérons que le discours de chacun résonne dans le concours co-(mm)-un . Le Discours co-(mm)-un, dans son ampleur, est contre-idéologique. Il appelle des abris vers la place, il est de tous sans être de personne, il est à l’endroit où tous conviennent. Héraclite joue avec logos et homologein (homologuer, concorder, convenir). Rapprochant "discours" et "concours", nous répondons au jeu. Homologein n’est pas répéter le déjà dit. Entre le discours proféré et le répété s’ouvre la distance qui va de l’original à la copie. Aucun discours ne reproduit l’original. En homologuant nous distançons, nous concourons.
La position du non en tête de la phrase est emphatique. Rarement un discours débute en niant. Des aphorismes héraclitiens connus, c’est l’unique fois. Le non éclate en un contexte d’affirmation. La négation retire du parlant l’autorité que le discours lui concédait.
Héraclite vit à une époque en laquelle les discours persuasifs s’allument. La persuasion n’y est pas conduite par la vérité. Il y a le parler de celui qui profère des discours et il y a le dire du Discours. Le permier contraint à la vision particulière, le second libère pour le conflit des contraires.
Rien ne s’entend sans décision d’entendre. Rester attentif à des discours séducteurs est commode. Percevoir les mouvements du Discours, qui agit dans le silence, dans l’espace qui s’interpose entre les mots, qui opère dans le conflit, qui réunit - requiert l’énergie d’éveillés. Etant invisible, il se dirige aux oreilles.
Entendre le Discours? Mais qu’est-ce qu’il dit? Il dit l’ordre, l’union, l’approximation, l’harmonie des parties, il dit que toutes les choses constituent un seul. Le Discours nous appelle, avec lui nous concourons. Ceux qui entendent organisent des univers au lieu où ils agissent: verbaux, politiques, familiers, professionnels... Sans le concours de ceux qui concourent jusqu’au plus beau des mondes se disperse comme paille. Les oreilles sollicitées pour le Discours sont celles qui recevaient une orientation des muses. Ce serait plus commode s’il y avait un interprète du Discours avec une autorité sacerdotale. Mais alors il n’y aurait pas de concours, il y aurait soumission à un ordre imposé. Le Discours n’agit pas ainsi parce qu’il préside à des ajustements et des réajustements, un mouvement. Sans attention au Discours, les flux stagnent, les discours s’exténuent, la flamme s’éteint. Activer le mouvement est la tâche de ceux qui concourent. Il y aura toujours des erreurs de syntaxe, des mots désactualisés, des pièces désajustées. Le Discours convoque des concurrents pour des tâches précises.